mardi 15 juillet 2008

Itinéraire d'un écrivain (1): écrire, c'est "faire signe"


À un lecteur qui m’interrogeait sur mes raisons d’écrire, j’ai répondu : « J’écris pour m’exprimer ; pour exister à travers cette expression ; pour faire partager mes réactions ; pour être « reconnu » ; pour transmettre. Pour transmettre le meilleur de ce qui m’a été transmis ». Ces éléments de réponse sont justes, mais on n’y distingue pas assez le besoin général de s’exprimer du désir particulier d’écrire. D’où ce premier billet sur le « pourquoi écrire ». Le second rapportera brièvement les avatars de mes publications (de 1973 à 2007), qui font également partie de cet itinéraire. Après quoi, je présenterai mes livres un par un (genèse et publication), dans l’ordre de leur parution.

Le moment originel. Dès l’enfance, parmi tout ce qui pousse à s’exprimer, il y a l’étonnement devant le monde. C’est un bruissement de signes qui nous « interpellent » à chaque instant, et suscitent en nous le besoin de « répondre ». Comme le « Petit Prince » de Saint-Exupéry, chacun se sent poète devant un ciel étoilé. À l’étoile qui lui « fait signe », l’être humain va répondre : par l’exclamation devant le mystère, par la méditation qui tente de l’élucider. Et cette réponse, il la formule en « faisant signe » à son tour. Il « fait signe » aux choses et, dans le même mouvement, à ses frères humains qu’il invite à partager ses embryons de réponse. Il y a là comme une parole originelle qui nous traverse tous. Elle n’est pas encore « écriture », mais pourra le devenir. Peut-être ai-je le tort ici de généraliser mon propre cas. Pour moi, cette parole naissante m’a toujours paru consécutive à l’appel de l’univers : c’est lui qui parle le premier…


Bien sûr, les signes qui s’adressent à nous ne proviennent pas de la seule nature extérieure. Tout nous « parle » aussi venant du monde des hommes. Un enfant qu’on élève ne cesse de s’entendre « expliquer » le monde et dire ce qu’il y faut faire ou ne pas faire. Il peut être abreuvé de « vérités » toutes faites qui l’interpellent à son tour. L’éducation lui est un questionnement sans fin dont il va « émerger » peu à peu (notamment à l’adolescence). Là encore, l’expression de soi sera réponse au monde. Elle sera réaction – réaction de défense souvent – avant d’être action. Quand la parole se fera écriture, qu’elle chante le monde ou qu’elle le critique, elle sera « réponse » à ce qui est bien plus que source verbale pré-existant au fin fond de notre être (cette fameuse « source d’inspiration » que l'on prête à l’écrivain).

À noter que ce moment originel ne se confine pas aux origines. À tout âge, devant toute expérience nouvelle, il continue d’habiter la plupart des êtres comme la plupart des écrivains. Vers trois ans, apercevant pour la première fois un homme chauve, j’ai posé tout haut la question : « Pourquoi le Monsieur il a pas de cheveux sur la tête ? » Cela n’allait pas de soi. Mais ce n’est pas très différent lorsque je m’insurge contre les délires de la bulle médiatique ou que je dénonce les roueries du discours publicitaire : l’analyse démystificatrice découle toujours d’un étonnement premier. Sauf qu’entre-temps, j’ai été plongé dans une « culture » qui m’a constitué, rendant possible le passage du cri premier à la mise en œuvre d’une écriture seconde, consciente de vouloir « faire signe ».

● L’immersion culturelle. Pour qu’un enfant de l’univers désire interroger le monde par écrit, il faut qu’il naisse aussi de la « galaxie Gutenberg ». S’exprimer est une chose ; écrire en est une autre, qui suppose que l’on appartienne à la civilisation du livre, qu’on en ait apprécié la richesse et la saveur. C’est dans le cadre de cet héritage culturel que se produit la rencontre avec les « grands » écrivains. Leurs textes nous font signe, l’expression de leur « moi » nous aide à constituer le nôtre, on apprend à les admirer. Et c’est de cette admiration que découle l’envie de suivre leur exemple, – qu’il s’agisse du simple désir de « jouer avec les mots » ou de la vaste ambition de reprendre les lieux communs immémoriaux de la condition humaine. Bien entendu, c'est par là que je suis passé. En 1955, du haut de mes 15 ans, je ne manquais pas d’élaborer des maximes profondes sur la vie (sur la mort, sur la société, sur les femmes !) à la façon des moralistes du 17ème, quand je ne m’essayais pas à écrire des dialogues critiques ou des vers romantiques… Avec certains camarades, nous échangions nos productions. Nous pensions penser. Nous brandissions l’épée du verbe. En réalité, nous voulions surtout nous conférer la posture de l’écrivain qui campe son « moi je » à la face du monde.

Il faut dire que régnait, à l’époque, la mythologie littéraire du « salut » par l’écriture (celle-là même que R. Barthes entreprenait alors de démystifier). On nous enseignait que l’œuvre réussie devenait intemporelle, et que son auteur passait à la postérité. Pour notre romantisme d’adolescents, traversé à la fois par la flèche de l’Idéal et la hantise de la Mort, par l’appel de la gloire et les vertiges de la fuite du Temps, écrire apparaissait comme une voie royale d’immortalité. Pas seulement une façon d’exister ou de combattre par l’expression verbale, mais une garantie de survie par l’inscription. Ce qu’on gravait dans le marbre d’un texte était forcément impérissable, comme le prouvait la liste des écrivains classiques qu’on étudiait (et qui méritaient de l’être, d’ailleurs !). Je revois en particulier, dans la collection Castex et Surer, le schéma qui, au début de chaque chapitre consacré à un grand auteur, résumait sa vie et son œuvre : une flèche allant de la naissance à la mort associait les grandes étapes de son existence à celles de son œuvre, avec des intitulés du genre « Les premiers feux de la gloire », « Les chefs-d’œuvre de la maturité », « Le chant du cygne ». Ce modèle biographique faisait vraiment de l’art un anti-destin, pour reprendre la formule de Malraux. Écrire était le plus sûr moyen de faire de l’existence passagère une carrière éternelle.

Agir par le verbe, imiter l’art des grands auteurs, faire reconnaître sa capacité par ses semblables, sauver sa vie par des ouvrages immortels : tous ces linéaments du « vouloir écrire » m’ont habité. Il faut y ajouter sans doute un autre élément, spécifique de l’écriture, c’est le goût (et la nécessité) du retrait méditatif qui permet d’ajuster au mieux ce que l’on veut dire à la façon dont on le dit, de polir l’adéquation « signifiant/signifié », afin d’émettre les « signes » les plus « transparents » possible… Cela vaut aussi bien pour les ouvrages didactiques (la transmission du savoir doit absolument être claire) que pour les œuvres dont l’effet est indissociable de la qualité stylistique (poésie, dialogue « philosophique », essais plus ou moins militants, etc.). C’est à tort qu’on oppose la parole spontanée qui serait plus chaude, plus « vraie », à l’expression écrite, plus froide, moins « sincère », parce que davantage travaillée. Chacune a en effet sa part de sincérité comme elle peut avoir sa part de mensonge. Ce qui caractérise l’écrivain en tant que tel (même s’il sait par ailleurs se montrer orateur efficace), c’est qu’il ne peut exprimer sincèrement sa façon d’être au monde, sa réponse aux signes que lui envoie l’univers, y compris cette mystérieuse part des autres qui traverse son expression de lui-même, que par la médiation de l’écriture.

Une fois évoquée la complexité du « pourquoi écrire », reste la question du « pour quoi » écrire. Lorsqu’on est saisi du « vouloir dire », on ne sait pas toujours pour quoi écrire, ni pour qui. Il s’agit là d’un troisième aspect de l’acte d’écrire, qui n’est pas nécessairement postérieur aux deux autres. En ce qui me concerne, je ne l’ai saisi que vers mes 25 ans, même si la question se reproduit à chaque nouveau projet d’écriture.

● L’autorité « spirituelle ». Se faire auteur, c’est toujours aspirer à une forme d’autorité, que l’on veuille émouvoir ou éblouir, faire rêver, faire penser, faire agir, etc. On n’écrit pas innocemment, on a nécessairement une responsabilité morale, on doit se demander pour quoi on estime juste d’énoncer ce que l’on veut annoncer. L’acte d’écrire comporte la conscience d’un engagement spirituel qui peut en devenir le motif principal. J’entends par « spirituel » ce qui est propre aux œuvres de l’esprit, ce désir plus ou moins maîtrisé de communiquer du Sens, qu’il s’agisse d’une inspiration supérieure (sentiment religieux, adhésion à des valeurs transcendantes), d’une volonté de transmettre un message d’humanité, ou d’une ample réaction (née de ce qu’on a vécu ou observé) dont on ne peut pas ne pas témoigner à ses semblables les plus proches, et parfois à la face du monde. Or, le « vouloir dire » précède souvent la conscience de ce que l’on « veut » dire. À l’écrivain saisi par la plume, il faut souvent la rencontre de l’expérience (toutes les formes d’expérience humaine), l’émergence d’une pensée qui mûrit peu à peu, la confrontation avec les maux de son siècle, pour se trouver une inspiration qui ne se réduise pas à la simple reprise de lieux communs déjà explorés par la littérature qui précède, ou à des complaisances narcissiques. C’est d’autant plus vrai que, même solitaire, l’écrivain n’écrit jamais seul. Quand bien même il croit n’exprimer que sa personne ou son expérience, il est traversé par les voix de la communauté humaine à laquelle il appartient, dont il est l’involontaire sismographe. Étudier un texte, ai-je souvent fait remarquer à mes élèves, ce n’est pas seulement expliquer ce que l’auteur a voulu dire, mais aussi ce qu’il a dit sans le vouloir… On ne mûrit jamais trop ses choix lorsqu’il s’agit, sciemment ou non, d’influencer ses semblables.

Mais comment sait-on ce qu’on veut dire ? Faut-il le savoir d’avance ? Certains écrivains ne se posent pas la question : ils plongent dans l’écriture et ne savent ce qu’ils ont voulu dire qu’en se relisant, ou en lisant (de travers) les critiques qui les analysent. D’autres ont une idée précise du message qu’ils veulent délivrer, ils établissent parfois un plan systématique – sur plusieurs années – de l’œuvre à accomplir. La plupart mêlent les deux procédés, la mise en œuvre du travail d’écriture pouvant modifier l’intention première, en la complexifiant. Encore faudrait-il ici distinguer le message global, la volonté de signifier d’ensemble qui anime un auteur (par exemple : la « Comédie humaine » de Balzac), de l’objectif précis qui inspire tel ou tel ouvrage (les « Illusions perdues » d’un jeune homme doué qui échoue à devenir grand poète). C’est ici qu’interviennent les « circonstances » qui vont déclencher l’acte d’écrire, les « événements-signes » qui vont provoquer chez l’écrivain ce fameux désir de « répondre » à l’appel du monde, bref, qui vont induire en lui la nécessité de l’oeuvre, – au moment peut-être où il se sentait n’avoir plus rien à dire.

Pour ma part, je me suis un peu trouvé dans tous ces cas. Je n’ai pas écrit ce que je rêvais d’écrire à 15 ans, quoique… Je n’ai pas non plus livré exactement les messages que j’avais en tête à 25 ans, quoique… Je suis surpris, en retraçant mon « itinéraire d’écrivain », de voir que j’ai été amené à des publications que je n’attendais pas, et de constater néanmoins que cela ne m’étonne pas de « moi ». Mais j’ai aussi, dans mes tiroirs, des textes qui contiennent l’essentiel de ce que j’ai cru devoir dire, et qui n’ont encore trouvé ni leur éditeur ni leur public. De sorte que je me trouve dans la situation d’un auteur qui, ayant publié une quinzaine de livres, a parfois le sentiment de n’avoir encore rien dit, ou fort peu, de ce qu’il se sentait avoir à dire. Le « grand œuvre » est encore devant moi. Quelle en sera la nature, la figure ? Je ne sais. À moins qu’il ne soit déjà temps de se taire ? Je frémis à cette idée ! Il se pourrait bien que la rétrospective que j’entreprends ici à l’intention de mes lecteurs soit aussi, pour moi, une forme de prospective m’éclairant sur mes textes à venir.
F.B.

4 commentaires:

Le furet qui veille a dit…

Écrire c’est "faire signe », dites-vous. Sans doute. Encore faut-il que ce signe soit plaisant, qu’il clignote, séduise, frappe agréablement l’œil. Je dois dire que ma première impression, devant ce « blogue » qui se présente comme un entassement de blocs, a été de fureter ailleurs…
Bon, j’ai lu quand même ce premier message, pour voir si ce que disait l’auteur avait quelque intérêt. Et je l’avoue, c’est en me mettant à le lire que je n’ai plus trouvé ce texte illisible. Est-ce ce que désire l’auteur ? Je ne sais. J’ai en tout cas, bien modestement, une question centrale à lui poser :

Cher Monsieur Brune, éprouvez-vous du plaisir à écrire ? si oui, l’avez-vous recherché ? Songez-vous au plaisir que le lecteur espère éprouver lui-même en ouvrant un livre ? Croyez-vous que votre « message » peut passer s’il rebute le public par son austérité ? J’aimerais que vous ayez envie de nous éblouir, et non pas seulement de nous « éclairer » ! Qu’en est-il donc de la dimension esthétique de l’écriture, qui semble totalement absente de votre « vocation » ? En parliez-vous, en tant que « professeur de français » ? L’écrivain n’est-il pas d’abord un créateur de formes ? Le désir d’écrire n’est-il pas avant tout une ambition d’artiste pour qui, à son insu peut-être, le « message » n’est qu’un prétexte à peindre, un simple moyen de produire – dans le champ du verbe – des effets esthétiques ?

François Brune : a dit…

Il est vrai que j’ai passé sous silence la part créatrice, « l’art » de faire des livres, et la joie (plutôt que le « plaisir ») que j’éprouve à écrire. C’est que je voulais surtout montrer comment l’on passe du « pourquoi » au « pour quoi ». Et insister sur ce qui me semble caractériser mon impardonnable cas !
Car je pense vraiment qu’entre le loisir d’écrire et la volonté de publier, il y a de la marge, une grande marge. Le plaisir dont vous parlez, qui me semble inhérent à toute forme d’expression de soi, est-il vraiment spécifique de l’écriture ? Il est notable que beaucoup d’écrivains parlent moins du plaisir de l’écriture, à propos de leurs œuvres, que des douleurs de l’enfantement. S’il y a une saveur de l’expression, un plaisir de « forger » un style ou de réussir des formules heureuses, la joie se situe plutôt avant l’écriture (quand on en est encore à la rêverie de l’œuvre que l’on médite) aussi bien qu’après l’acte d’écrire (quand la nébuleuse originelle, ayant pris forme, apparaît comme une incontestable galaxie, une sorte d’entité en soi dont le regard du public attestera la réalité). Je reparlerai à ce propos de la notable différence qu’il y a entre un « texte » (discours partiel et passager) et un véritable « livre », unité vivante aussi complexe qu’un écosystème…
Cela dit, je parlais bien entendu à mes élèves de la dimension esthétique de l’écriture, indissociable de l’expressivité, du lyrisme, de la poésie, etc. Si le sujet vous intéresse, je me permets de vous renvoyer aux ouvrages que j’ai précisément rédigés en tant que professeur de français, et que j’ai signés « Bruno Hongre », notamment L’ Intelligence de l’explication de texte (Ellipses, 2005).

Le Gourou a dit…

François,

Je viens de visionner L'Encerclement de Richard Brouillette.

Une parole vraie, percutante, dans un une forme si dépouillée! Bravo pour votre constance.

J'aimerais que vous me courrieliez votre adr postale que je vous fasse parvenir mon dernier livre.

Claude

François Brune : a dit…

Bonjour Claude,

Merci de votre mot. J'ai un peu oublié, cher Gourou, votre propre adresse électronique. POur me joindre, il vous faudra suivre un petit jeu de piste. Vous cliquez, dans mon autoprésentation sur l'expression "site pédagogique". Vous y découvrer un prénom et un nom qui me sont proches. Vous mettez un point entre les deux, vous complétez par un arobase suivi d'un vouanadou point effère, et il vous suffit alors de me donner les précisions sur votre courriel!

Bien cordialement,

F.B.