mardi 29 juillet 2008

Sous le Soleil de Big Brother (1983/2000), précis sur 1984 à l’usage des années 2000



La première mouture de cette étude a paru en décembre 1983, aux éditions Lettres modernes, sous le titre 1984, ou le règne de l’ambivalence. Il s’agissait pour moi d’analyser en profondeur le chef-d’œuvre d’Orwell, à l’encontre des interprétations superficielles qui, en le réduisant à un pamphlet anti-stalinien, le saluaient à l’époque comme un livre à la fois prophétique et dépassé.
En 2000, considérant Orwell plus actuel que jamais, j’ai donc repris et enrichi mon essai. Il me paraissait essentiel d’établir qu’en dépit de la faillite des pays de l’Est, le roman d’Orwell demeurait une illustration fascinante des phénomènes de pouvoir collectif. D’où les nouveaux titre et sous-titre que j’ai choisis pour procéder à cette nouvelle édition, chez L’Harmattan.

■ Genèse. Parmi les ouvrages essentiels du XXe siècle dont j’estimais devoir transmettre les « leçons » à mes étudiants, il y avait Le Meilleur des Mondes et 1984. Mon collègue et ami Paul Lidsky, au cours des années 1970, pratiquait de même. Ayant publié ensemble un « Jacques Brel », dans la collection « Profil d’une œuvre », chez Hatier, nous avons alors eu l’idée d’y faire paraître une présentation de « 1984 », à l’approche de cette date fatidique. Notre projet intéressa la direction éditoriale mais fut écarté par la direction commerciale, au motif (nous dit-on) qu’un livre intitulé « 1984 » serait démodé en 1985…

Paul renonça. J’aurais fait de même si le projet, ayant pris corps en moi, ne m’avait paru éminemment salutaire. Je me mis donc au travail, me sentant le désir et la capacité de « faire parler » cette œuvre qui me parlait, c’est-à-dire d’écrire un véritable essai sur 1984, et non une simple présentation du roman.
J’ai écrit rapidement, dans une sorte d’allégresse spirituelle, ayant le sentiment de rédiger le « meilleur » de mes livres, tant j’en avais mûri – depuis longtemps – la substance. J’étais tout à fait en phase avec Orwell, avec les éclairages qu’il apportait sur les jeux du pouvoir, des idéologies dominantes, et des servitudes complices.
En septembre 1983, le manuscrit était achevé. Il illustrait très exactement la thématique que je résumerai dans la quatrième de couverture de la version de l’an 2000, que je me permets de reproduire ici :

« L’homme est un animal de pouvoir. Il se plaît à discipliner (les corps), à normaliser (les consciences), à terroriser (les âmes). À séduire pour manipuler, à surveiller pour punir, à toujours réduire l’autre pour le mettre à la merci de soi.
L’homme est un animal de pouvoir collectif. C’est au sein de hiérarchies, de castes ou de classes, qu’il légitime son désir d’écraser. C’est à l’abri d’identités collectives qu’il s’offre les sombres plaisirs de l’intolérance majoritaire. C’est au cœur d’organisations, fussent-elles militantes, qu’il apprend la hiérarchie (au nom de l’Égalité), la répression (au nom de la Liberté), et la haine (au nom de la Fraternité). « On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution, on fait une révolution pour établir une dictature » (Orwell).
Impérialismes et consensus se prêtent main-forte. La « servitude volontaire » a pour secrète jouissance de prendre part à l’oppression du système. Le minoritaire qui rallie l’écrasante majorité justifie la tyrannie du nombre. Volonté de puissance et pulsion de soumission, inscrites au cœur de l’être humain, aboutissent toujours à la déshumanisation de l’homme.
Face aux pouvoirs qui nous menacent, ou qui nous tentent, l’auteur de 1984 nous engage au devoir d’irréductibilité.
Demeurer rebelle reste le seul moyen de demeurer humain… »

Et demeurer humain conduit le plus souvent à demeurer rebelle…

■ Odyssée… Mon livre a failli sombrer avant de prendre la mer. Pensant qu’il n’avait vraiment de chance d’être lu qu’en paraissant courant 1984, j’avais pris contact avec le directeur de la collection Idées, François Erval, au mois de juin 83. Celui-ci me dit son intérêt, et je crus qu’il s’engageait. En septembre, je lui dépose donc le manuscrit. Il me fait attendre. Je le rencontre, il me parle vaguement de mon travail, me dit de revenir. En octobre, même scénario. Je comprends alors que ce Monsieur, qui dispose chez Gallimard d’un bureau personnel dont il a la clef, n’est plus qu’un homme de lettres paresseux, qui ne lit pas les manuscrits, mais se plaît à faire tourner les auteurs autour de lui. J’alerte alors Antoine Gallimard, qui fait le nécessaire pour que l’on me rende mon texte, auquel d’ailleurs il manque des pages égarées par F. Erval, les seules qu’il ait sans doute emportées chez lui pour les lire. Il ne me reste plus qu’à reprendre la course aux éditeurs ! J’ai perdu six mois.
Mon manuscrit atterrit bientôt chez Minard, éditeur universitaire (Archives des Lettres modernes). Celui-ci retient le livre et s’empresse de le publier, pour la bonne raison que 1984 figure cette année-là au programme de l’agrégation d’anglais. Mon texte bénéficiera donc d’un succès satisfaisant, quoique purement universitaire. À noter que cet éditeur lui aussi joue à l’homme de pouvoir qui décide du sort des auteurs, et refuse, non seulement de leur acquitter des droits, mais de les informer même du devenir de leurs livres. Je devrai lui envoyer l’huissier pour obtenir gain de cause, et savoir que mon texte se sera écoulé à près d’un millier d’exemplaires. Je livre ici ces anecdotes dans la mesure où elles peuvent édifier les auteurs en herbe…

■ Situation actuelle. La double page qu’Ignacio Ramonet et moi-même avons publiée sur Huxley et Orwell dans le Monde diplomatique d’octobre 2000 a naturellement valu une certain nombre de lecteurs à mon « Précis sur 1984 ». Cela m’a également conduit, une fois de plus, à faire quelques interventions et articles. Je suis très heureux d’avoir peut-être franchi, depuis bientôt 25 ans, le cap des trois mille livres vendus. Cependant, j’ai l’immodestie coupable d’estimer que ce n’est pas assez. Non pas par appât du gain, bien sûr, mais parce que j’ai donné dans ces pages quelques éléments essentiels de ce qui constitue mon « humanisme », ma « foi en l’homme malgré l’homme » ou encore, si j’ose reprendre la précieuse formule de J. Brel, « cette forme d’amour qui me tient debout dans la vie ». Je me permets de renvoyer en particulier à ma conclusion (– le « pour quoi » du livre –), dont le texte a été repris dans la double page du Monde diplomatique dont je parlais ci-dessus, sous le titre « Rebelle à Big Brother ». Je n’en renie pas un mot.

N. B.
Il se trouve que, depuis peu, les éditions L’Harmattan ont signé avec « Google livres », un contrat qui permet de publier sur Internet environ 10% de chaque livre, avec quelques précisions qui permettent au visiteur de se faire une idée du contenu et du message. Sous le Soleil de Big Brother et « Les Médias pensent comme moi ! » ont fait l’objet de ce traitement. Je dois dire que je suis partagé sur cet état de fait :
- D’une part, cette saisie étant faite de façon aléatoire, les pages sont choisies au hasard, sans être mises en perspective avec le sens général du livre. Les extraits des supposés "meilleurs passages" ne font pas la distinction entre ce qu'écrit l'auteur de l'ouvrage et les citations qu'il fait d'autres écrivains. Les titres sont parfois mal typographiés, et il se trouve des erreurs comme le fait de faire passer pour "Quatrième de couverture" l’une des pages finales de l'ouvrage (mais pas la bonne !). Cette impossibilité pour l'auteur d'intervenir sur ce que l'on fait de son texte n'est d'ailleurs pas étrangère à la décision que j'ai prise de présenter moi-même mes oeuvres sur ce site.
- D’autre part, il faut bien constater que les aléas de l’édition et l’impéritie de certains éditeurs font qu’une certain nombre de livres, bien qu’officiellement « publiés », sont hors de portée du public qui en ignore l’existence (distribution insuffisante ; mise en place invisible dans les rayons des librairies ; silence des critiques ou des médias). De ce point de vue, l’existence de Google Livres est une bonne initiative, dans la mesure où elle offre aux lecteurs la possibilité de prendre connaissance, en les « feuilletant », de livres dont c’est la seule chance d’être (re)-connus. Encore faudrait-il que les auteurs aient la liberté d’intervenir dans cette pratique pour en faire l’équivalent de la publication de « bonnes feuilles ».
F.B.

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